« Si vis pacem, para bellum » : c'est par cet adage que le docteur François Laborde ouvre, le 3 avril 2026 au parc floral de Paris-Vincennes, une conférence donnée avec son prothésiste Thomas Musso. Six ans de travail commun, trois cas cliniques, une thèse : en implantologie, la pièce maîtresse n'est plus l'implant. C'est la planification partagée.
La salle de Conférences est pleine. La 12e édition du Dental Forum bat son plein, sous le thème « Tradition & Innovation ». Après une matinée consacrée à la prothèse sur implants traditionnelle, c'est au tour de la « prothèse du futur » : comment éviter les pièges esthétiques dans les cas unitaires et plurals ? Le sujet pourrait rester technique. Mais ce qui se joue sur scène dépasse le geste opératoire. Deux professionnels décrivent, à voix égale, une recomposition du métier.
Une décennie de scènes communes
Le docteur François Laborde n'est pas un inconnu de la profession. Diplômé de la faculté de Bordeaux en 1992, titulaire de diplômes universitaires en implantologie et en CFAO délivrés par la faculté de Toulouse, il exerce à Tarbes où il a fondé la clinique dentaire des Forges en 2013. En 2014, il a cofondé à Toulouse un laboratoire de prothèse 100 % numérique. Il est aujourd'hui formateur pour 3Shape et Biohorizons-Camlog, et intervient régulièrement au congrès de l'Association dentaire française.
À ses côtés, Thomas Musso, prothésiste au laboratoire Newtech, dans la région niçoise. « Ça va faire trois ans qu'on partage cette scène, glisse-t-il en préambule. Il y a à peu près dix ans, je faisais ma première conférence au Dental Forum pour 3Shape. Je ne suis pas certain qu'à ce moment-là c'était parfait. En tout cas, on a essayé d'évoluer depuis. » L'aveu donne le ton : pas de leur leçon magistrale, un récit d'apprentissage à deux voix.
Les deux hommes travaillent ensemble depuis cinq ou six ans. Cette longévité n'est pas anecdotique. Elle structure tout ce qui suit. « Le Dental Forum exprime le lien de plus en plus étroit entre le prothésiste et le chirurgien-dentiste dans ce qu'il a de plus noble aujourd'hui, dans la transmission des données, surtout numériques », résume François Laborde. La phrase, banale en apparence, cache une recomposition du métier que les deux conférenciers vont dérouler méthodiquement.
« La prothèse dicte la sortie implantaire »
L'ancien réflexe voulait que le chirurgien place l'implant là où l'os le permettait, à charge ensuite pour le prothésiste de composer avec des axes parfois compliqués. Le couple Laborde-Musso a inversé la règle. « On s'est mis d'accord il y a quelques années : c'est la prothèse qui dicte la sortie implantaire », pose Thomas Musso. « Quoi qu'il arrive, on ne commencera pas à faire un guide ou à poser un implant tant qu'on n'aura pas fait une situation, que ça soit une unitaire, un bridge de deux ou un bridge complet. »
Concrètement : au laboratoire, Thomas Musso reçoit l'empreinte optique, les fichiers DICOM du scanner cone-beam, parfois le smile design, les photos. Il superpose les fichiers, propose une pré-planification, puis l'envoie au cabinet. François Laborde la valide ou la modifie au cours d'un rendez-vous en visio, « de manière à confirmer ce que Thomas a préétabli ». Une fois la position des implants verrouillée, un PDF est signé par les deux. Le guide chirurgical est imprimé, les pièces prothétiques commandées, la prothèse provisoire produite. Le chirurgien arrive au bloc avec, dit-il, « la conscience d'avoir déjà bien réalisé les choses ».
Ce qui frappe, dans cette description, c'est le glissement de la valeur ajoutée. Le geste opératoire devient l'aboutissement d'un travail amont qui mobilise autant — voire davantage — le prothésiste que le praticien. Une révolution silencieuse, déjà documentée par l'essor de l'empreinte optique, qui redessine la relation cabinet-laboratoire.
Du guide simple au guide à étages
Trois cas cliniques sont déroulés, par complexité croissante. Le premier : extraction-implantation immédiate de deux incisives, avec mise en charge provisoire le jour même. Le guide est à appui dentaire, un système à code couleur sur les douilles permet au chirurgien de retrouver en réel ce que le prothésiste a planifié en virtuel. « Tout ce qu'on a en virtuel, François l'a en réel », résume Thomas Musso.
Le deuxième cas : une patiente avec quatre implants antérieurs mal positionnés. Il faut tout déposer et reprendre. Au laboratoire, une fonction d'intelligence artificielle intégrée au logiciel segmente les implants existants à partir du cone-beam, ce qui permet de planifier le placement des nouveaux implants en tenant compte des cavités laissées par les anciens. « Ce qui nous a vachement aidés, c'est la segmentation par IA des implants présents », souligne le prothésiste. Un usage discret, loin du tapage — mais qui fait gagner un temps considérable.
Le troisième cas est le plus complexe : réhabilitation complète avec dépose de quatre implants, repose, mise en charge immédiate. Pour sécuriser l'opération, les deux hommes ont recouru à un guide dit « à étages » : un cadre en titane fusionné par laser, claveté sur l'os, qui reçoit successivement une gouttière d'occlusion, un guide de forage et un bridge prothétique en lévitation au-dessus des implants. Le bridge est rebasé en bouche, fournissant ensuite une position d'empreinte fiable pour le travail définitif. Durée de l'intervention chirurgicale : moins de trois heures, en partie en chirurgie sans lambeau.
« On parlera d'exploitation prothétique, mais une fois qu'on a fait le projet prothétique final, provisoire final, qui est intégré esthétiquement et fonctionnellement, là c'est du gâteau. On fait des empreintes, on transfère tout ça et lui, il fait la copie en céramique. »Dr François Laborde, Dental Forum 2026, 3 avril 2026.
La précision, sortie du débat
Sur scène, François Laborde tranche un débat ancien : la chirurgie guidée est-elle réellement plus précise que la chirurgie « à main levée » ? « Il y a une guerre qui ne doit plus être une guerre sur le fait que ça marche ou pas. Au niveau des revues bibliographiques, on sait pertinemment que placer un implant en guidage, statique ou dynamique, c'est plus précis. »
La littérature internationale lui donne raison. Une méta-analyse publiée en mai 2025 dans l'International Journal of Implant Dentistry, qui agrège 57 études cliniques et plus de 6 200 implants, chiffre la déviation apicale moyenne à 0,88 mm en chirurgie guidée statique pleinement guidée, contre 2,22 mm en chirurgie libre ; la déviation angulaire moyenne tombe de 7,46° à 2,57°. Sur des secteurs antérieurs ou à proximité du nerf alvéolaire inférieur, l'écart fait toute la différence. Et il ne se mesure pas seulement en millimètres : il se traduit par moins de complications, des piliers droits plutôt qu'angulés, des prothèses simplifiées et des morphologies de dent moins contraintes par les axes.
Chiffre clé
0,88 mm — déviation apicale moyenne entre planification virtuelle et implant posé en chirurgie guidée statique pleinement guidée, contre 2,22 mm en chirurgie libre, selon la méta-analyse Werny et al., Int J Implant Dent, mai 2025 (57 études, 6 284 implants).
Photogrammétrie : la promesse et son coût
Sur la prise d'empreinte définitive, les deux conférenciers introduisent une nuance utile. La photogrammétrie, technique qui reconstitue la position tridimensionnelle des implants à partir de plusieurs prises de vue ciblées, atteint des précisions de l'ordre de la dizaine de microns — les fabricants des deux principaux systèmes (PIC Dental, ICam de Nobel Biocare) revendiquent des précisions inférieures à 6 microns en laboratoire. Elle est plus présente dans la littérature spécialisée depuis un an. « Aujourd'hui, c'est du matériel qui vaut plus de 50 000 euros », rappelle Thomas Musso.
Le prothésiste plaide pour une voie alternative : scanner le bridge provisoire rebasé en bouche après chirurgie, hors de la cavité buccale, dans une bibliothèque numérique créée « à rétro » avec des analogues. « On s'est aperçu que la qualité était vraiment optimisée », sans la dérive de 300 microns par implant qu'il observait sur les scans intra-buccaux multipoints. Le diagnostic est nuancé, presque artisanal : l'innovation coûteuse n'est pas toujours la meilleure réponse, à condition d'avoir construit en amont une chaîne numérique fiable.
Ce que le prothésiste prend en charge
Le passage le plus politique de la conférence est presque dit sans appuyer. François Laborde y revient : « Il y a quelques années, je ne voulais absolument pas qu'un laboratoire touche quoi que ce soit sur mes planifications, que je faisais moi-même. Et en fait, c'était une bêtise. » La phrase, prononcée devant une salle de prothésistes et de praticiens mêlés, vaut concession explicite. Le prothésiste, dans le schéma proposé, n'est plus un exécutant aval. Il devient le copilote numérique de l'acte chirurgical.
Cette redistribution des rôles n'est pas qu'une affaire de logiciels. Elle interroge la valorisation économique du travail. Une pré-planification rigoureuse, une bibliothèque de scan bodies maintenue à jour, la maîtrise d'un système de guides à étages en fusion laser : autant de compétences qui n'apparaissent sur aucune fiche tarifaire conventionnelle, et qui sont pourtant le cœur de la valeur produite. La pénurie de prothésistes dentaires est en partie le miroir de cette équation non résolue.
Pour un cabinet ou un laboratoire qui se demande où il en est de cette mutation, la question n'est plus tant celle des outils que celle de la maturité de la chaîne : l'empreinte est-elle exploitable dès la première capture ? Les fichiers DICOM arrivent-ils avec le bon nommage ? Le rendez-vous de validation en visio est-il une routine ou une rarété ? La Signature Numérique développée par KAIROPSE cartographie précisément ces points pour rendre lisible, à un dirigeant non technicien, le niveau d'intégration réel de sa structure et les marches manquantes — sans se substituer au métier.
Une transmission de savoir-faire qui passe par la donnée
À la fin de la conférence, une courte vidéo se lance, voix dramatisée : « Vous ne regardez pas simplement une image, vous voyez l'intérieur en temps réel. Ce n'est plus de la chirurgie, c'est de la chirurgie guidée. » Le grand écart est saisissant : pendant une heure, deux praticiens ont décrit minutieusement leur ressort de métier, sans esbroufe, en convoquant l'image de leurs assistantes, les casses de provisoires, l'aîlette d'un cadre titane qui cède et les solidarisations qui tiennent quand même. La vidéo de marketing, elle, parle d'invisible.
C'est peut-être là que se trouve la leçon. La filière française, attaquée par les imports à bas coût et fragilisée par les centres « low cost » — sujet qui a dominé les autres conférences politiques du salon — n'a pas grand-chose à opposer au prix nu. Mais elle peut opposer la qualité d'une chaîne, l'héritage d'une formation, la récupération des cas qui ne sortent pas comme prévu. Cela passe, dans le cas de Tarbes-Nice, par un cabinet, un laboratoire et six ans à affiner les mêmes procédures. Cela passe aussi par la donnée : un PDF signé à deux, un fichier DICOM nommé correctement, une bibliothèque de scan bodies maintenue.
La question posée à toute la profession, au sortir du parc floral, est donc moins celle de l'innovation que celle de l'appariement. Combien de cabinets ont, comme François Laborde, accepté de céder la pré-planification à leur prothésiste ? Combien de laboratoires ont, comme Newtech, investi dans la fusion laser titane et la fabrication de scan bodies sur mesure ? Et surtout : quel modèle économique récompense ces couples-là ? La 12e édition du Dental Forum a posé le diagnostic. Le modèle, lui, reste à construire.
- Conférence « Comment éviter les pièges dans l'esthétique immédiate des cas unitaires et plurals ? », Dr François Laborde et Thomas Musso, Dental Forum 2026, salle de Conférences, vendredi 3 avril 2026, 10h30-11h15. Transcription officielle UNPPD.
- Biographie du Dr François Laborde — French Tooth (consulté le 17 mai 2026)
- « L'empreinte optique en 2025 : quelles caméras, quelle précision et quelles limites en implantologie ? », L'Information Dentaire, 2025
- « Limites de l'empreinte optique en implantologie et intérêt de la photogrammétrie », Le Fil Dentaire
- « Retour sur l'ADF 2025 en implantologie et numérisation dentaire », Thommen Medical France, 2025
- « Chirurgie implantaire guidée : statique ou dynamique ? », Dentaire365
- Werny J.G., Frank K., Fan S., Sagheb K., Al-Nawas B., Narh C.T., Schiegnitz E., « Freehand vs. computer-aided implant surgery: a systematic review and meta-analysis — part 1: accuracy of planned and placed implant position », International Journal of Implant Dentistry, 2 mai 2025, DOI 10.1186/s40729-025-00622-w
- Programme officiel du Dental Forum 2026, UNPPD