« Quel modèle voulons-nous défendre ? » Le 2 avril 2026 au parc floral de Paris-Vincennes, le président de l'UNPPD ouvre la 12e édition du Dental Forum par une question politique. Derrière le thème « Tradition & Innovation », une feuille de route pour 2026-2030 : traçabilité, équité de concurrence, transmission.
Laurent Munerot est un orateur sans esbroufe. Le président de l'Union nationale patronale des prothésistes dentaires (UNPPD), également président de la CNAMS et vice-président de l'U2P en charge de la formation, monte sur scène après la présentation de la journaliste Dorothée Christie. La salle de Conférences est pleine. Les bancs sont occupés par les acteurs institutionnels qu'il vient saluer un par un : l'Ordre national des chirurgiens-dentistes représenté par Geneviève Wagner ce jour-là et par son président Alain Durand le lendemain, l'Académie nationale de chirurgie dentaire avec Philippe Denoyelle, ancien président d'Union dentaire et membre associé national de l'Académie, le Comident présidé par Olivier Lafarge, CMA France avec son président Joël Fourny, le FAFCEA, l'AG2R.
Le tour de table dure quelques minutes. Il dit, sans le dire, ce qui suit : la profession se parle à elle-même, en présence de ses partenaires institutionnels, dans un format qui revendique la représentation collective. Ce qui se joue ensuite n'est pas un discours technique. C'est une lecture du contexte français — et un programme.
Tradition et innovation, ou la grammaire d'une filière
Le thème retenu pour la 12e édition n'est pas, selon le président, « le fruit du hasard ». « Il reflète l'essence même de notre métier, un équilibre subtil entre un savoir-faire artisanal transmis avec rigueur et passion et l'intégration constante des avancées technologiques qui transforment notre pratique. » La scénographie suit : une DeLorean grandeur nature, importe Hollywood directement sur le stand UNPPD ; un Rubik's Cube géant, « icône des années 80, qui incarne à la fois l'ingéniosité, la complexité et la créativité ». L'image est juste : la prothèse dentaire française, entre héritage transmis main à main et chaine numérique impérative.
Mais le préambule esthétique débouche immédiatement sur le sujet de fond. « Notre secteur traverse aujourd'hui une période de transformation profonde, entre révolution numérique, évolution des attentes des patients et pression économique croissante. » La pression économique a un nom dans la salle : les imports à bas coût. Mais Munerot, président depuis avant 2020 d'une organisation qui sait que ses mots seront repris, prend soin de cadrer la question dans un registre qui n'est pas celui de la désignation d'un adversaire.
Une question politique, pas idéologique
La formulation est posée d'emblée. « La question de l'importation de prothèses dentaires, notamment en provenance de Chine, doit être posée sans détour. Soyons clairs, il ne s'agit pas d'un débat idéologique, mais d'une question de responsabilité. » La phrase, soigneusement dérouillée, fait basculer le sujet du registre déclinologue au registre du devoir professionnel.
Quatre responsabilités sont énumérées dans l'ordre : vis-à-vis des patients, sanitaire, économique, éthique. Le mécanisme est volontaire. Le ressort n'est pas la défense d'un pré carré national, c'est la cohérence d'un système de soins. « Les laboratoires français et européens respectent des normes strictes, exigeantes, en matière de fabrication, de biocompatibilité ou de sécurité. Il est impératif que toute prothèse mise sur le marché réponde aux mêmes exigences, sans exception ni compromis. »
L'argument est réglementaire, pas géographique. Il rejoint le constat dressé par le récent reportage TF1 sur les couronnes asiatiques : les textes européens existent — règlement (UE) 2017/745 sur les dispositifs médicaux, obligations de traçabilité, marquage CE — mais leur application le long de la chaine d'import reste inégalement contrôlée. La frontière que défend Munerot n'est pas une frontière d'État. C'est une frontière de norme.
« Soyons clairs, il ne s'agit pas d'un débat idéologique, mais d'une question de responsabilité. Responsabilité vis-à-vis des patients d'abord. Qui doivent bénéficier de dispositifs médicaux parfaitement traçables, dont l'origine et la composition sont connues et garanties. »Laurent Munerot, discours d'inauguration du Dental Forum 2026, 2 avril 2026.
Le bras parlementaire : amendements, audition, Assises
Le président de l'UNPPD résume sans triomphalisme ce que la profession a obtenu, et surtout ce qu'elle n'a pas obtenu, dans le cycle législatif récent. « C'est ce que l'UNPPD porte auprès des décideurs publics et que nous continuerons à porter comme nous l'avons fait lors des débats sur le projet de loi de finances de 2026, avec des amendements ciblés au Sénat et à l'Assemblée nationale. »
Les deux amendements sont publics. L'UNPPD les rappelle dans sa communication officielle du 25 novembre 2025 : mettre fin à l'exonération de TVA sur la prothèse dentaire d'importation, et appliquer une prise en charge différenciée par les organismes financeurs — Assurance maladie et mutuelles — pour les prothèses sourcées hors Union européenne. La formule du communiqué est sobre : « Nous n'avons pas été entendus pour cette fois. » Les deux amendements ont été déposés, ils n'ont pas été adoptés.
Le calendrier qui s'ouvre est cependant balisé. Le 27 novembre 2025, Laurent Munerot a été auditionné au Sénat dans le cadre d'une table ronde sur la fiscalité des entreprises. Il y a porté les chiffres d'un secteur fragilisé : huit cents entreprises perdues sur trois mille huit cents en deux ans, trois mille emplois sur dix-huit mille, et une absence de taxes et de contrôles sur les pièces importées alors que les laboratoires français supportent la charge du règlement européen sur les dispositifs médicaux. En septembre 2026, le Sénat accueillera les « Assises de la prothèse dentaire », rendez-vous annoncé par l'UNPPD en même temps que le bilan PLF.
Quatre échéances 2025-2026
- 27 novembre 2025 — Audition de Laurent Munerot au Sénat (table ronde sur la fiscalité des entreprises).
- Automne 2025 — Deux amendements UNPPD portés au PLF 2026 (TVA imports, remboursement différencié). Non adoptés.
- 2-4 avril 2026 — 12e édition du Dental Forum, deux tables rondes politiques (importations le 2/04, scanner intra-oral le 3/04).
- Septembre 2026 — « Assises de la prothèse dentaire » au Sénat (annoncées par l'UNPPD).
Sources : UNPPD, 25 novembre 2025 ; programme officiel Dental Forum 2026.
Du slogan à la stratégie : l'inflexion Made in France
L'autre passage politique du discours est consacré au mouvement « Je choisis le sourire Made in France », lancé le 7 décembre 2020 par l'UNPPD, l'Association Perspectives dentaires et Smile Reference. Munerot le replace dans le registre qu'il a choisi pour l'ensemble du discours : l'engagement professionnel plutôt que le militantisme.
« Le mouvement Je choisis le sourire Made in France n'est pas un slogan. C'est un acte d'engagement, un acte de responsabilité. Il traduit une volonté forte, celle de redonner du sens à nos choix, de valoriser une production locale, transparente et exigeante. » Le président insiste sur la composition de la coalition : une organisation professionnelle (UNPPD), une association spécifique à la filière (APD) et le réseau des Meilleurs Ouvriers de France de la spécialité (Smile Reference). Le triptyque est revendiqué comme une réponse de filière, pas comme une opération de communication d'une marque ou d'un syndicat seul.
Le même après-midi, à 14 h 15, Sébastien Milliasseau et Arthur Zarakolu présenteront sur la même scène la mécanique opérationnelle du mouvement : une appellation portée par les patients, transposition du modèle du Collège culinaire de France — stratégie détaillée dans un autre article de la série. L'articulation est revendiquée : le discours présidentiel ouvre l'horizon politique, la conférence spécialisée déploie l'outillage. La mécanique fait écho à l'édito de l'UNPPD du 28 avril 2026, qui met en garde contre la transformation d'une idée juste en « discours nostalgique déconnecté des réalités économiques et technologiques ». La famille politique du Made in France dentaire revendique sa propre nuance.
Transmission, formation, vocations : l'autre pilier
Le discours bascule alors vers ce qui constitue, à demi-mot, son axe le plus structurant. « Pour défendre cette vision, encore faut-il préparer l'avenir. Et cet avenir passe par la formation et la transmission. » Là encore, la formulation n'est pas anodine. Munerot ne préside pas seulement l'UNPPD : il est, depuis le mandat d'Alain Griset au gouvernement Castex, vice-président de l'U2P en charge de la formation, et préside la CNAMS — la confédération nationale de l'artisanat, des métiers et des services. Le sujet form ation est l'un de ses portefeuilles.
L'invitation aux jeunes est sans détour. « Nous devons dire à nos jeunes : votre place est ici, votre avenir est ici. Nous devons leur donner les moyens de s'engager dans cette profession avec fierté et avec ambition. » La rhétorique répond à un constat tangible : la pénurie de prothésistes dentaires documente, dans la filière, un déficit d'attractivité qui rend particulièrement coûteux le renouvellement des ateliers. Plus les pyramides d'âge se vident par le haut sans rentrées par le bas, plus la cession d'un laboratoire français à un acheteur local devient difficile, plus l'option de la vente à un consolidateur ou l'arrêt pur et simple gagne en probabilité.
Sur ce point, Munerot pose un repère qu'il n'argumente pas en séance, mais qui structure l'ensemble du discours : « Sans transmission, il n'y a pas d'avenir. Sans exigence, il n'y a pas d'excellence et sans excellence, il n'y a pas de confiance. » La triple négation a une visée : rappeler que la souveraineté technique d'une filière ne tient ni au matériel installé, ni aux protections tarifaires — elle tient aux praticiens qui restent.
L'équipe dentaire : prothésistes, praticiens, partenaires
Un fil court tout au long de l'intervention, plus discret mais constant : la réaffirmation d'une « équipe dentaire » qui rassemble prothésistes, chirurgiens-dentistes et leurs assistantes. Munerot remercie nommément l'Ordre des chirurgiens-dentistes « d'être toujours présent ici chaque deux ans, au Dental Forum, et de nous accompagner, pour signifier l'équipe dentaire que représentent à la fois les prothésistes et les chirurgiens-dentistes avec leurs assistantes ». La formulation est calculée : elle place les prothésistes et les praticiens dans une même coalition.
L'enjeu n'est pas seulement symbolique. La table ronde du lendemain, le 3 avril, réunit autour de la question du scanner intra-oral « mis à disposition » le président de l'Ordre national des chirurgiens-dentistes Alain Durand, la vice-présidente de l'UNPPD Sylviane Bion, l'avocate Marie Koehler de Montblanc, la directrice générale de Bisico Tamara Fayol et le docteur Linda Martin. Le sujet trace une frontière juridico-déontologique fine entre service rendu et avantage indu, entre indépendance thérapeutique et distorsion de concurrence. Que les deux instances — UNPPD et Ordre — pratiquent ces sujets ensemble, à voix égale, est précisément ce que la mise en scène du jour 1 vient préparer.
Le tour de table d'ouverture intègre aussi des partenaires institutionnels moins visibles dans le débat public : le réseau des chambres de métiers et de l'artisanat (Joël Fourny), le FAFCEA pour la formation continue, l'AG2R pour la prévoyance. Munerot le précise : les chambres de métiers sont « quelquefois un peu ciblées par les restrictions budgétaires de l'État ». Le soutien explicite envoyé au président Fourny dit en creux ce qui inquiète une partie des artisans : la fragilisation des réseaux d'accompagnement de proximité au moment même où les besoins de transmission s'accroissent.
Une maturité de chaîne à rendre lisible
Reste, en filigrane du discours, une question que Munerot ne formule pas mais que la juxtaposition des cinq axes laisse apparaître : comment, concrètement, une structure de prothèse dentaire ou un cabinet inscrit sa pratique dans ce modèle qu'elle défend collectivement ? L'exigence réglementaire n'a de sens que si elle est maîtrisée en interne, documentée, lisible pour un patient ou un assureur. La cartographie des flux d'importation ne dit rien des structures qui font correctement leur travail : elle décrit un marché, pas des trajectoires.
Pour les laboratoires français qui acceptent ce niveau d'exigence, la question n'est plus tant celle des outils que celle de la lecture de leur propre maturité : la traçabilité documentaire est-elle réellement effective de bout en bout ? Les flux numériques avec les cabinets — sujet traité par d'autres conférenciers du même Dental Forum — sont-ils calibrés sur des procédures partagées ou sur des habitudes ? La Signature Numérique développée par KAIROPSE permet précisément cette lecture, en cartographiant la maturité d'une structure sur ses processus, ses flux et son sourcing — sans se substituer au métier ni à la pose politique portée par l'UNPPD.
Un horizon 2026-2030 à construire
La péroraison de Laurent Munerot est méthodique. « Ce Dental Forum doit être un moment de prise de conscience, mais aussi un moment d'action. Nous avons les compétences, nous avons les talents, nous avons la légitimité. Il est temps maintenant d'affermir clairement notre vision et de la défendre avec force. » L'horizon n'est pas chiffré en séance. Il se lit dans les rendez-vous qui suivent : les Assises de septembre 2026 au Sénat, le prochain projet de loi de finances, les revendications portées par l'UNPPD sur les droits de douane et la dissociation du soin prothétique.
Ce que le président de l'UNPPD est venu signaler à ses partenaires institutionnels n'est pas une demande corporatiste, et ne se résume pas non plus à une bataille de prix. C'est la revendication d'une méthode : ramener la réglementation européenne à un niveau d'application uniforme sur l'ensemble des pièces qui circulent en France, donner aux jeunes prothésistes un cadre économique soutenable pour s'installer, et faire reconnaître l'« équipe dentaire » comme un acteur légitime du débat sanitaire.
Reste la question posée en creux par le discours, et que les Assises auront à trancher : si la réponse politique tarde, combien de laboratoires français auront encore, en 2030, la masse critique nécessaire pour porter cette ambition ? La 12e édition du Dental Forum a dressé un constat : la profession a posé ses termes, ses interlocuteurs, son calendrier. La fenêtre, elle, se rétrécit.
- Discours d'inauguration de Laurent Munerot, président de l'UNPPD, Dental Forum 2026, salle de Conférences, jeudi 2 avril 2026. Transcription officielle UNPPD/Dental Forum.
- UNPPD, « La prothèse dentaire en débat pour le projet de loi de finances 2026 », 25 novembre 2025 (rappel des deux amendements et annonce des Assises de septembre 2026).
- UNPPD, édito « Sourire Made in France : défendre une idée sans ignorer la réalité », 28 avril 2026.
- UNPPD, édito de lancement du mouvement « Je choisis le sourire Made in France », 7 décembre 2020.
- Forces françaises de l'industrie, « Prothésistes dentaires français : concurrence chinoise et détresse d'un secteur sacrifié » — audition Munerot au Sénat, 27 novembre 2025.
- U2P, « Laurent Munerot succède à Alain Griset à la présidence de l'U2P », juillet 2020 (parcours institutionnel).
- CNAMS, intervention de Laurent Munerot, président de la CNAMS et vice-président de l'U2P (2025).
- CMA France, biographie de Joël Fourny, président de CMA France.
- Programme officiel du Dental Forum 2026, UNPPD.