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Dental Forum 2026 : les trois angles morts de la filière prothétique française

Dental Forum 2026 : les trois angles morts de la filière prothétique française

Robin VIALA 18/05/2026

Au Dental Forum 2026, la table ronde d'ouverture réunit le président du Comident, le secrétaire général du Comité national odontologique d'éthique et le président de l'UNPPD. Sous le discours politique attendu, trois failles structurelles affleurent : une fiscalité inéquitable, un effondrement démographique et un modèle économique à refonder.

Il est midi, le 2 avril 2026, sur la scène de l'Espace Lounge du parc floral de Paris-Vincennes. La 12e édition du Dental Forum vient d'être ouverte par Laurent Munerot, président de l'Union nationale patronale des prothésistes dentaires (UNPPD). Place à la première table ronde inaugurale : « Importations, concurrence et avenir des laboratoires français ». Trois hommes prennent place — Olivier Lafarge, président du Comident, l'organisation des fournisseurs et industriels du dentaire ; Philippe Desnoyelle, ancien président du syndicat de l'Union dentaire, aujourd'hui président de la commission « exercice professionnel » de l'Académie nationale de chirurgie dentaire et secrétaire général du Comité national odontologique d'éthique ; et Munerot lui-même. Trois maillons d'une même chaîne.

L'heure n'est pas au plaidoyer corporatiste. Munerot ouvre par des graphiques. Sur l'écran défilent quatre courbes : nombre d'entreprises, nombre d'actifs, chiffre d'affaires des laboratoires français, chiffre d'affaires des laboratoires importateurs. Les trois premières descendent. La dernière monte. La discussion qui suit ne fera qu'organiser ces quatre lignes en hypothèses.

Une courbe démographique qui décroche

« Aujourd'hui, notre nombre d'entreprises est passé en dessous des 3 000, à 2 695 entreprises », annonce Munerot. Le chiffre situe la profession en deçà du dernier repère médiatique connu, 3 350 laboratoires en 2019. Les actifs — salariés et dirigeants non salariés — avaient longtemps tenu autour de 18 000 personnes. « On voit que à partir du même moment, on a eu une forte baisse », poursuit-il, en pointant l'inflexion de 2022-2023. Lors d'une audition au Sénat le 27 novembre 2025, il avait quantifié la séquence de manière plus brutale : 800 entreprises et 3 000 salariés perdus en deux ans. « La pente qu'on a depuis 2022-2023, elle s'est accélérée d'un coup. Et ça, on sait aussi pourquoi. »

« On estime par différentes analyses que c'est à peu près 34 à 35 % en volume de prothèses dentaires qui sont importées aujourd'hui en France. Si ça continue sur la lancée qu'on a vu tout à l'heure, ça arrivera à 50 % en volume en 2030. »
Laurent Munerot, président de l'UNPPD, Dental Forum 2026, 2 avril 2026.

L'estimation est avancée en séance comme une fourchette syndicale. Elle dépasse la fourchette publique habituellement retenue par la presse spécialisée — 10 à 30 % — et soulève, dans le même mouvement, le problème de fond : il n'existe pas de mesure publique fiable du phénomène. « On n'arrive pas à calculer la proportion réelle de prothèses dentaires importées en France », admet Munerot. La transparence manquante n'est pas un détail technique : elle est la première matière première du débat. Sans elle, ni les politiques publiques ni les patients n'arbitrent en connaissance de cause.

Une fiscalité à double détriment

Le premier angle mort soulevé par Munerot est fiscal. La prothèse dentaire est exonérée de TVA en France, en vertu de l'article 261 du code général des impôts, qui couvre les dispositifs médicaux sur mesure. La contrepartie, pour les entreprises qui produisent en France, est la taxe sur les salaires : lorsqu'un employeur n'est pas redevable de la TVA, il acquitte une contribution proportionnelle à sa masse salariale. « Une taxe sur les salaires qui représente 11 % de la masse salariale », chiffre Munerot, conformément au taux marginal applicable aux laboratoires de prothèse.

L'asymétrie surgit dans la symétrie. Les prothèses importées bénéficient elles aussi de l'exonération de TVA à l'importation, lorsqu'elles entrent par l'intermédiaire d'un chirurgien-dentiste ou d'un prothésiste — régime prévu par l'article 291 du code général des impôts. Mais elles ne supportent pas la taxe sur les salaires, puisque la main-d'œuvre est étrangère. « Les produits peuvent rentrer de l'étranger sans TVA, alors que nous, comme nous n'avons pas de TVA en France sur la prothèse dentaire, nous avons une taxe sur les salaires », résume Munerot. Symboliquement, le même dispositif fiscal qui protège le patient français pénalise le producteur français.

S'y ajoute une particularité douanière. « Y a pas de droits de douane du tout sur l'importation de prothèses dentaires », rappelle Munerot, en plaçant la prothèse dentaire dans la même catégorie symbolique que les transports d'or. C'est ce point précis qui sous-tend les deux amendements portés par l'UNPPD au projet de loi de finances pour 2026 : fin de l'exonération de TVA sur les prothèses d'importation, et remboursement différencié pour les prothèses sourcées hors Union européenne. Les deux ont été déposés au Sénat. Aucun n'a été adopté.

Quatre chiffres pour cadrer le débat

Un modèle économique déséquilibré par l'aval

Le deuxième angle mort prend corps quand Desnoyelle reprend la parole. Là où Munerot décrit un secteur en danger, le chirurgien-dentiste introduit la perspective du cabinet. « J'ai commencé à exercer, moi, un cabinet dentaire, il y avait à peu près 35 % de frais, charges. Aujourd'hui, on est à 66 %. » Le même étau pince les deux maillons.

La réforme « 100 % santé », dont Desnoyelle a été signataire en 2018, a plafonné les tarifs des actes prothétiques relevant des paniers RAC 0 et modéré. Mais l'équilibre économique repose sur une bascule de financement : « Le Rac 0 a été financé par l'assurance maladie complémentaire, pas du tout par l'assurance maladie obligatoire », rappelle-t-il. La mécanique a pénalisé d'autres actes — au premier rang desquels la prothèse amovible métallique (stellite), dont la prise en charge complémentaire a fondu pendant que la résine, remboursée à 100 %, devenait l'arbitrage par défaut.

Munerot pointe l'effet du même prix patient pour une prothèse importée à bas coût et pour une prothèse française : « Faudra qu'un jour vous admettiez en tant que chirurgien-dentiste que c'est le même prix que le dentiste il ait acheté la prothèse 25 euros de je ne sais où ou qu'il l'ait achetée 100 euros à son prothésiste du coin. » Le patient paye l'identique. Le différentiel d'origine reste invisible, et c'est sur cette opacité d'information que repose le modèle. La dimension réglementaire avait déjà été posée par le récent reportage de TF1 sur les couronnes asiatiques ; elle prend ici sa dimension fiscale et économique.

L'événement déclencheur de la table ronde imprime ses traces dans le propos. « Ce qui nous a fait démarrer un peu plus fort, c'est cette décision de la Mutualité française et des centres, notamment du groupe VYV, de choisir pour leur centre de santé de faire appel à de la production étrangère, chinoise notamment. À cause des prix. » L'affaire VYV3 Bretagne — suivie, en mai 2026, par la mise à pied de cinq dentistes nantais ayant refusé le quota de 30 % de prothèses importées — a transformé un débat technique en sujet d'opinion.

La dissociation de l'acte : un tabou qui se fissure

Le troisième angle mort surgit en fin de table ronde, depuis la salle. Bernard Soumier, ancien prothésiste retraité, propose : « On facture directement au patient. » La dissociation de l'acte prothétique consiste à séparer, sur le devis, la part prothèse — réalisée par le laboratoire — de la part honoraires du chirurgien-dentiste. Le modèle existe ailleurs en Europe, notamment en Allemagne.

Munerot commente avec prudence. « On a évoqué à maintes reprises la dissociation de l'acte prothétique, puisque en médecine, la profession de chirurgien-dentiste est quasiment la seule où il y a un acte global sur de la prothèse. Un médecin ne vend pas les médicaments, un ophtalmo ne vend pas les lunettes. » Mais il pose une limite : « Nous, je te le dis tout de suite, en tant que prothésiste, on n'a pas envie du tout d'être payé directement par le patient. » Une dissociation rendrait visible l'origine de la prothèse, ouvrant la voie à un choix patient informé — mais elle ferait peser sur le laboratoire le recouvrement et briserait la relation B-to-B avec le cabinet.

Desnoyelle approuve la réserve. L'idée est ancienne ; elle figure déjà dans certains rapports administratifs et reste improbable à court terme. Ce qu'elle dévoile, c'est l'absence d'option pour rendre lisible, au patient, ce qu'il achète réellement. Le modèle actuel mélange dans une même ligne de devis l'honoraire clinique, le travail prothétique et la marge du praticien ; c'est ce mélange qui rend la concurrence par l'origine techniquement invisible.

Compétitivité et concentration capitalistique

Olivier Lafarge, président du Comident depuis mai 2024, ouvre un troisième niveau d'analyse. Son angle est celui de l'outil productif. « Comment on peut aider aussi aujourd'hui les laboratoires à concurrencer ? Puisqu'on parle de la Chine, mais on peut parler aussi de plein d'endroits dans le monde. » La piste qu'il avance : la mutualisation industrielle. « On a des cas aussi aux États-Unis de centres très importants, très bien structurés, qui arrivent à sortir une prothèse très compétitive. Mais par contre, on parle d'investissements en termes d'équipements industriels qui sont très importants. » D'où son hypothèse : créer, à l'image des centres de radiologie partagés, des centres de production prothétique mutualisés, financés en commun. Une voie déjà explorée par l'UNPPD dans les années 1990 sous la forme de coopératives, rappelle Munerot.

Desnoyelle soulève un paradoxe. « Je pensais moi très honnêtement, et c'était ma réflexion en tant que président du syndicat, que le fait de pouvoir faire faire par des machines allait permettre de relocaliser la prothèse. » Si l'essentiel de la valeur n'est plus la main-d'œuvre mais la machine, l'avantage salarial chinois s'efface. Or les chiffres montrent l'inverse : la part importée croît alors même que la fabrication se numérise. Les autres conférences du salon — la chirurgie guidée cabinet-laboratoire, le mouvement Made in France porté par la marque collective — suggèrent que la réponse n'est pas dans la machine seule, mais dans la qualité de la chaîne globale.

Un dernier ferment de transformation est nommé en fin de séance : la montée des regroupements adossés à des fonds d'investissement. La concentration n'est pas négative en soi — services RH et commerciaux, économies d'échelle, capacité d'investissement — mais elle ouvre une question latente. « Qu'est-ce qu'ils vont faire de ces groupes dans quelques années ? Ce qui nous inquiète, c'est est-ce que c'est pas un consortium étranger qui va racheter une partie des laboratoires et qui va dire : finalement, tout ça, je donne tout à l'importation plutôt que de continuer à le fabriquer en France ? » La filiation analogique avec les laboratoires d'analyses médicales, « à la main de six groupes » aujourd'hui selon Munerot, est explicitement formulée.

Une filière qui pose son diagnostic

La table ronde se ferme sur un appel aux pouvoirs publics et une invitation aux confrères à rejoindre le mouvement « Je choisis le sourire Made in France ». Mais l'enjeu réel est triple. La transparence statistique d'abord : tant que la part réelle des prothèses importées n'est pas mesurée par un acteur public indépendant, le débat reste hypothétique. La fiscalité ensuite : les amendements PLF 2026 rejetés seront vraisemblablement représentés, et leur portée dépendra de la capacité de la filière à chiffrer précisément le coût budgétaire de l'asymétrie. Le modèle économique enfin : la dissociation de l'acte, longtemps tabou, devient un horizon évoqué sans être adopté.

Pour un dirigeant de laboratoire ou de cabinet, la question n'est pas seulement politique. Elle est opérationnelle : comment cartographier la maturité réelle de sa propre structure — chaîne numérique, sourcing, gouvernance fiscale, lisibilité patient — pour situer son exposition aux trois risques ? La Signature Numérique développée par KAIROPSE répond précisément à cette question, sans empiéter sur le métier : elle rend lisible, à un dirigeant, l'état réel de sa structure sur les points où les courbes présentées par l'UNPPD se croisent. Une fois le diagnostic posé, les arbitrages restent ceux du métier.

À la sortie de l'Espace Lounge, peu après 13 heures, le public est invité à secouer les drapeaux « Je choisis le sourire Made in France » posés sur les chaises. Mais ce qui s'est joué pendant cinquante minutes n'est ni une célébration ni un cri d'alarme isolé. C'est la rare mise en scène d'une filière qui s'autodiagnostique en public, devant un parterre de prothésistes et de chirurgiens-dentistes. Reste à savoir si ce qui a été dit là trouvera sa traduction dans la prochaine loi de finances, la prochaine convention dentaire, ou l'attendue audition de septembre 2026 au Sénat. La courbe ascendante des laboratoires importateurs et la courbe descendante des laboratoires français ne sont plus deux trajectoires distinctes : ce sont les deux faces d'une seule question fiscale, démographique et économique. La filière a posé le diagnostic. Le modèle, lui, reste à refonder.

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Robin VIALA

Fondateur KAIROPSE

Robin VIALA dirige KAIROPSE, cabinet de conseil en transition numérique spécialisé dans la transformation stratégique des dirigeants.

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