« Les noces d'étain avec la prothèse complète » : c'est l'image que choisit le docteur Luc Raynaldy pour ouvrir, le 3 avril 2026 au parc floral de Paris-Vincennes, une conférence-bilan sur dix ans de prothèse complète numérique. Quatre flux, des réussites majeures, et un aveu rare en formation continue : dans la moitié des cas de réfection, le diagnostic occlusal initial était erroné.
Salle de Conférences pleine. La 12e édition du Dental Forum touche à sa fin ; le thème retenu, « Tradition & Innovation », va trouver son illustration. Après la chirurgie guidée du matin, c'est l'autre versant de la prothodontie qui prend la parole : la prothèse amovible complète, mal-aimée de la dentisterie, que beaucoup voient menacée à long terme par l'implantologie. À la tribune, Luc Raynaldy se présente en « prosthodontiste » : à la fois chirurgien-dentiste et prothésiste. La précision structure tout le propos.
Un pied dans chaque métier
Luc Raynaldy exerce à Toulouse, chemin des Maraîchers. Il est praticien hospitalier au CHU de Toulouse et responsable pédagogique, au sein de la faculté de Santé de l'université Toulouse-III, du Diplôme d'université de prothèse complète et de l'Attestation d'études universitaires « Prothèse complète supra-implantaire ou supra-muqueuse ». Il anime depuis plusieurs années des formations de prothèse complète numérique en binôme avec le prothésiste Jean-Charles Estrade, spécialiste CFAO désormais chez Ivoclar Vivadent France. La conférence s'ouvre sur un aveu d'humilité : « En 2016, j'ai commencé la prothèse complète. C'est issu de beaucoup d'erreurs. Je vais essayer de vous communiquer tout ce qui a marché, tout ce qui n'a pas marché. »
La posture donne le ton. Pas un exposé promotionnel : un retour d'expérience, méthodique, sur quatre flux opératoires désormais standardisés — prothèse immédiate provisoire, duplicata, réfection de prothèse, flux sans référence prothétique. Quatre familles cliniques distinctes, quatre logiques de production, un même fil rouge : la communication entre le cabinet et le laboratoire de proximité.
Quatre flux, une même obsession
Le premier flux est celui de la prothèse immédiate provisoire, posée le jour de l'avulsion. Deux séances cliniques, pas d'essayage. « C'est une étape qui nous angoisse énormément, parce qu'on a peur que cette prothèse ne tienne pas, que le plan d'occlusion soit de travers, qu'elle ne soit pas rétentive. » Le numérique apporte un garde-fou : une base transparente imprimée qui reproduit l'intrados de la future prothèse, transmise au cabinet pour repérer en amont les zones de surpression. Le Digital Smile Design devient un outil du quotidien pour transmettre au laboratoire la position des bords libres et l'orientation du plan d'occlusion.
Le deuxième flux est celui du duplicata : la copie exacte d'une prothèse préexistante qui fonctionne, typiquement chez un patient gériatrique. « C'est les vieilles pantoufles. Si vous mettez cette patiente en mocassin, elle ne va pas supporter les mocassins. » L'indication est limitée mais nette : préserver une occlusion usée mais fonctionnelle. Le conférencier insiste sur la terminologie : un duplicata est une prothèse finie, d'usage. « Je vois très souvent des dentistes qui demandent des duplicatas alors qu'ils ne veulent pas des duplicatas. »
Le troisième flux est celui de la réfection — le plus fréquent dans sa pratique, 60 % des cas environ. On part d'une prothèse existante, on en imprime une copie intermédiaire qui sert à la fois de maquette d'occlusion et de porte-empreinte, puis on conçoit un nouveau montage. C'est là, précisément, qu'intervient le chiffre le plus inattendu de la conférence.
50 % de diagnostics occlusaux erronés
La phrase est lâchée sans appuyer, au milieu d'une explication technique. « C'est environ 50 % du temps, parce que moi je me suis beaucoup trompé, je me suis cassé les dents là-dessus. 50 % du temps, notre patient avec ses anciennes prothèses, il a un rapport qui est erroné. » Comprendre : lorsqu'un praticien reçoit un patient pour une réfection et choisit de partir de l'occlusion existante, une fois sur deux ce point de départ est faux. Le patient ferme la bouche dans une position qui n'est pas sa position physiologique — ses muscles et son articulation temporo-mandibulaire (ATM) le compensent depuis des années. Reproduire fidèlement ce rapport revient à figer l'erreur dans la nouvelle prothèse.
« C'est environ 50 % du temps : notre patient, avec ses anciennes prothèses, a un rapport inter-arcades qui est erroné. Donc nous, dentistes, il faut qu'on soit très attentifs à diagnostiquer la différence entre sa position musculo-articulaire et la position d'occlusion d'intercuspidation maximale des prothèses existantes. »Dr Luc Raynaldy, Dental Forum 2026, 3 avril 2026.
Le constat n'est pas marginal. Il dit, dans la bouche d'un responsable pédagogique universitaire, qu'une part importante des reprises prothétiques en France part d'un mauvais diagnostic. La réponse proposée est ancienne mais redéployée : la butée antérieure (point d'appui central, « jig » ou déprogrammateur), qui efface la mémoire musculaire et permet de retrouver une position physiologique — relation centrée ou myô-centrée équilibrée. La technique est documentée depuis des décennies ; le numérique ne la rend pas obsolète, il oblige à la redécouvrir.
L'enjeu n'est pas seulement clinique. Une prothèse montée dans un mauvais rapport sera retouchée, refusée, refaite. Pour le laboratoire, c'est du temps perdu ; pour le patient, l'inconfort s'installe. La littérature scientifique récente recoupe l'enjeu : une méta-analyse publiée en mars 2024 dans le Journal of Prosthetic Dentistry, agrégeant 16 études cliniques, conclut que les prothèses complètes fabriquées par usinage obtiennent une rétention statistiquement comparable aux prothèses conventionnelles (la voie imprimée étant légèrement en retrait), pour une satisfaction patient équivalente. La technique numérique ne masque pas un mauvais diagnostic. Elle l'amplifie.
Quatre flux, un même arbre de décision
- Prothèse immédiate provisoire — deux séances, pas d'essayage ; usinage des dents la plupart du temps.
- Duplicata — copie exacte d'une prothèse fonctionnelle ; deux séances, pas d'essayage ; usinage de l'arc dentaire.
- Réfection — flux dominant, trois à quatre séances ; copie intermédiaire imprimée servant de maquette d'occlusion porte-empreinte.
- Sans référence prothétique — patient sans prothèse exploitable, quatre séances ; soit voie hybride (maquettes d'occlusion porte-empreinte), soit voie Ivoclar (centrique-trait, gnathomètre, papillomètre).
Source : conférence Dr Luc Raynaldy, Dental Forum 2026, 3 avril 2026, transcription officielle UNPPD.
Sur-usinage et précision micronique
Là où le numérique apporte une rupture quantifiable, c'est sur la précision dimensionnelle de la pièce finie. Plusieurs procédés coexistent : usinage base + dents séparées puis collage ; base imprimée + arc dentaire usiné ; ou sur-usinage post-collage (oversized milling), où l'ensemble base-arc, une fois collé, retourne dans la machine pour une finition d'usinage de la pièce assemblée. « On est sur une précision de 4 à 5 microns, on est vraiment sur le un pour un par rapport à l'empreinte et au rapport inter-arcades. » Effet clinique rapporté par le conférencier : une rétention que les patients ne connaissaient pas. « Quasiment une fois sur deux, on n'arrive plus à enlever les prothèses. » L'observation clinique du sur-usinage va plus loin que ce que la méta-analyse de 2024 isole, puisque celle-ci ne distingue pas ce procédé spécifique et conclut, pour l'usinage pris globalement, à une rétention statistiquement comparable aux prothèses conventionnelles.
Le bord postérieur est l'autre levier : enregistré en bouche pendant que le patient prononce un « A », polymérisé au composite fluide ou modelé en cire, il assure environ un tiers de la rétention maxillaire selon le conférencier. « Autant ne pas s'en priver. » La logique recoupe celle décrite par le couple Laborde-Musso sur la chirurgie guidée en implantologie : la précision n'est plus le sujet du débat. La qualité finale dépend de la chaîne en amont — empreinte optique propre, communication structurée, diagnostic juste — et de la cohérence des fichiers transmis.
Avadent contre prothésistes de proximité
L'un des passages les plus politiques de la conférence est dit sans hésitation. « Ce procédé d'usinage, il est pratiqué par Ivoclar mais aussi par Avadent. Avadent, c'est une firme américaine qui contacte les prothésistes dentaires pour faire des conceptions, des usinages en délocalisé hors de la France, en Hollande. Moi, je fais une promotion pour que ce soit les prothésistes locaux qui fassent les conceptions et les usinages. » Le contraste avec une autre séquence, plus précoce dans la conférence, est explicite : « Cette communication, elle ne peut être faite que entre un cabinet et un prothésiste local qui ne peut être délocalisé à des milliers de kilomètres. »
Le propos n'est pas un slogan. Il s'enracine dans la démonstration technique précédente : la qualité d'une prothèse complète numérique repose, à chaque étape, sur une boucle de validation entre le praticien et le prothésiste. Photo de la crête après régularisation, visio pour valider une retouche, ajustement téléphonique sur un bord postérieur : rien de cela ne fonctionne en flux délocalisé. La position de Raynaldy n'oppose pas le numérique au territoire : elle dit que le numérique ne tient sa promesse que sur un territoire où existe encore un prothésiste capable de dialoguer avec le clinicien. La pénurie de prothésistes dentaires rend cette équation chaque année plus tendue.
Le piège de l'IA automatique
Un détail technique, glissé en début de propos, est révélateur. « On doit désactiver l'option intelligence artificielle sur ces caméras qui a été mise à jour il y a 15 jours, où elle est tout le temps automatisée. Il faut qu'on la déconnecte pour qu'on puisse numériser la muqueuse correctement. » L'algorithme, optimisé pour reconstituer des arcs dentaires, traite mal les surfaces muqueuses lisses d'un patient édenté et introduit des artefacts. Une fonction par défaut, vendue comme un confort d'usage, devient un écueil dans un cas clinique pourtant fréquent. L'avertissement vaut au-delà de l'exemple : la chaîne numérique en prothèse complète n'est pas un outil qu'on branche. C'est une compétence partagée entre deux métiers, qu'il faut entretenir des deux côtés. « Il y a une courbe d'apprentissage, et pour le dentiste et pour le prothésiste. Il faut qu'on accepte tous les deux de faire des erreurs et de progresser. »
Où en est votre chaîne ?
Pour un dirigeant de laboratoire ou un chirurgien-dentiste qui s'interroge sur sa maturité numérique en prothèse complète, la grille posée par Raynaldy fournit une lecture pratique. Les caractéristiques d'une chaîne mature ne sont ni la marque du scanner intraoral, ni le nombre de fraiseuses installées : ce sont la fluidité du dialogue, la justesse des fichiers transmis, et la lucidité du diagnostic occlusal en amont. La Signature Numérique développée par KAIROPSE permet précisément de cartographier ces points pour un dirigeant non technicien : où se situe la structure dans l'adoption de ces protocoles, quelles marches sont franchies, lesquelles restent à construire — sans se substituer au métier ni au binôme clinique.
Une tradition réactive
La conférence se clôt sur un retour explicite à la tradition. Raynaldy convoque la piézographie — technique ancienne qui modèle la prothèse à partir des couloirs neutres des muscles oraux et faciaux — et la ré-intègre dans le flux numérique. « C'est une vieille technique qui malheureusement n'est plus trop pratiquée. Cette piézographie peut être intégrée avec du numérique. Comme on garde les masques des volumes initiaux, on peut l'intégrer pour concevoir la prothèse. » Il y voit la résolution de cas qui lui ont longtemps résisté : cinq échecs en dix ans, tous repris ensuite grâce à cette méthode.
L'image résume la filière. Le thème retenu par l'UNPPD pour cette 12e édition décrit précisément ce que le conférencier vient de montrer : une innovation technique qui ne fait sens que si elle est branchée sur un savoir-faire clinique ancien, et qui se révèle inutile sans diagnostic juste. La question n'est plus de savoir si la prothèse complète se numérise. Elle se numérise. La question est de savoir qui restera capable, dans cinq ou dix ans, de la concevoir avec un dentiste — et à quelle distance du cabinet ce prothésiste-là aura encore son atelier.
- Conférence « Où en est la prothèse complète numérique ? », Dr Luc Raynaldy, Dental Forum 2026, salle de Conférences, vendredi 3 avril 2026, 15h00-15h45. Transcription officielle UNPPD.
- Université Toulouse-III, Attestation d'études universitaires « Prothèse complète supra-implantaire ou supra-muqueuse » — fiche diplôme, consultée le 18 mai 2026
- Profil professionnel Dr Luc Raynaldy — Eugenol, consulté le 18 mai 2026
- Lima de Andrade Lima R., et al., « Clinical performance and patient-related outcome measures of digitally fabricated complete dentures: A systematic review and meta-analysis », Journal of Prosthetic Dentistry, 132(4), octobre 2024 (en ligne 13 mars 2024) — 16 études incluses
- Stratasys, « FAQ TrueDent — résine pour prothèses complètes monolithiques imprimées, marquage CE classe IIa », document technique, novembre 2025
- Ivoclar Vivadent, « Ivotion Denture System — disque CAD/CAM bicolore pour prothèse monolithique usinée », fiche produit, consultée le 18 mai 2026
- Congrès ADF 2025, session E106 « La prothèse amovible numérique en 2025 » — référentiel formation continue
- Programme officiel du Dental Forum 2026, UNPPD