J’ai posé mes premières couronnes il y a une vingtaine d’années, dans un laboratoire où l’on connaissait, par le prénom, chaque dentiste qui nous adressait ses empreintes. La question qui agite la profession depuis le reportage de TF1 et l’affaire de Nantes mérite mieux que la réponse qu’elle reçoit. Le vrai sujet n’est pas l’origine de la prothèse. C’est le pilotage.
Quarante-huit heures après la diffusion du reportage « Prothèses dentaires : bientôt toutes chinoises ? », j’ai relu le sujet à froid. J’ai lu les commentaires, les fils Facebook, les threads Eugenol, les messages privés que m’adressent des collègues prothésistes et des dirigeants de labos clients. Tout le monde parle de la Chine. Personne, ou presque, ne parle de méthode. Cette inversion m’inquiète plus que le reportage lui-même.
Ce que le débat est en train de manquer
Le reportage de TF1 raconte une réalité. La perte de huit cents laboratoires en deux ans, documentée par Laurent Munerot devant le Sénat en novembre dernier, est réelle. L’écart entre trois euros et quatre cents euros pour une même pièce est réel. La directive interne d’achats de prothèses hors France, dont cinq dentistes de Nantes ont refusé l’application selon les informations rapportées par France 3 Pays de la Loire et Éconostrum, est réelle. Mes confrères qui licencient sont réels. Je ne minimise rien de tout cela.
Mais à force de tendre la caméra sur l’atelier qui ferme et le conteneur qui débarque, on installe une fausse alternative. Soit on protège la frontière, soit on accepte la délocalisation. Soit on est patriote, soit on est cynique. Ce binaire est confortable pour un journal de vingt heures. Il n’a aucun sens dans un labo qui doit décider, lundi matin, comment il sourcera ses dix prochaines couronnes.
Je ne dirai jamais à mon dentiste où faire fabriquer ma prothèse. Pas parce que je suis indifférent. Parce que ce n’est pas la bonne question à lui poser. La bonne question, c’est : comment décidez-vous, vous, le praticien ou la structure qui vous emploie, à qui vous confiez cette empreinte ? Sur quels critères ? Avec quelle visibilité sur la conformité réelle de la pièce qui me reviendra ? Et qu’est-ce que vous me transmettez, à moi patient, de cette décision ?
Le faux choix Chine contre France
Je connais bien des laboratoires français qui sous-traitent une partie de leur production hors d’Europe et le font dans les règles. Je connais des laboratoires français qui ne sous-traitent rien et qui livrent parfois un travail dont la qualité peut être discutée. J’ai vu des ateliers en pays tiers parfaitement équipés, certifiés, audités, et tenus par des prothésistes formés. L’origine géographique ne dit presque rien de la qualité finale.
Ce que dit, en revanche, le règlement européen 2017/745, c’est qu’une prothèse posée dans l’Union doit respecter un cadre identique, quel que soit le lieu de fabrication : marquage CE, déclaration de conformité, documentation technique, traçabilité, mandataire européen si la pièce vient d’un pays tiers. Sur le papier, ce cadre est dense. Dans les faits, son application repose massivement sur la déclaration des opérateurs et très peu sur le contrôle effectif à l’entrée du territoire. Comident, l’organisation professionnelle des fabricants et distributeurs de produits dentaires, le répète depuis des années : une partie des dispositifs importés arrive sur le marché sans vérification systématique. Le problème n’est pas la Chine. Le problème est un trou de contrôle.
Confondre le pays et le contrôle, c’est se tromper deux fois. D’abord en stéréotypant des fournisseurs qui peuvent être sérieux. Ensuite en exonérant des chaînes locales qui ne le sont pas toujours. L’enquête 2023 de la DGCCRF a relevé, sur des contrôles ciblés, des déclarations « fabriqué en France » remises à des praticiens alors que la production était en partie sous-traitée en Turquie. Le mensonge sur l’origine est, lui aussi, français.
Ce que pilote, vraiment, un laboratoire français
Je vais être direct, parce que je crois que le métier le mérite. Une part importante des laboratoires français que j’ai accompagnés ces deux dernières années n’a pas formalisé son pilotage de sourcing. Souvent, elle le subit plus qu’elle ne l’orchestre. Elle reçoit une empreinte, la traite ou la transmet, livre une pièce, facture. Elle n’a pas formalisé le contrat qualité qui l’engage envers le cabinet, ni la chaîne de responsabilité qui l’engage envers le patient. Il arrive qu’elle ait mieux documenté sa machine de fraisage que ses critères de sous-traitance.
Pendant ce temps, les empreintes optiques circulent en deux clics. Un cabinet quelconque peut, ce matin, envoyer un fichier à un atelier en France, en Turquie, en Chine, recevoir une couronne sous deux semaines, la poser. Le numérique a réduit la friction géographique à presque zéro. Cela ne crée pas le problème — les pièces voyageaient déjà en avion. Cela rend simplement invisible ce qui n’est pas piloté. La dématérialisation oblige à nommer ce qu’on faisait sans le dire.
Chez KAIROPSE, nous cartographions la maturité de la chaîne de sourcing prothèse : qui décide quoi, sur quels critères, avec quelle visibilité sur la conformité réelle des pièces livrées au cabinet et au patient. C’est de l’objectivation, pas un jugement. Cela vaut pour un labo qui produit intégralement à Lyon comme pour un réseau de centres qui sous-traite ailleurs. Un labo qui maîtrise son sourcing étranger m’inquiète moins qu’un labo français qui ne sait pas dire où passe sa propre production quand le carnet déborde.
Le passeport prothétique, prochaine étape
Il existe en France un dispositif que beaucoup connaissent et que très peu utilisent vraiment : la déclaration de conformité remise au patient avant la pose, précisant la nature des matériaux, le lieu de fabrication et la référence du laboratoire. Pour l’implant, le décret de 2015 a même institué un passeport implantaire. Le principe est simple : le patient reparte du cabinet avec une fiche qui dit ce qui a été posé dans sa bouche, et par qui.
L’UNPPD demande depuis longtemps que cette obligation soit réellement appliquée et étendue. Je signe des deux mains. Pas par réflexe protectionniste — ce passeport protège tout autant un fournisseur français qu’un fournisseur étranger sérieux —, mais parce qu’il déplace le centre de gravité du débat. Une fois que le patient sait ce qu’il a dans la bouche, c’est lui qui arbitre. Pas une directive d’achats de la direction du réseau. Pas une campagne de communication, aussi bien intentionnée soit-elle, comme celle qui structure le mouvement Made in France porté au Dental Forum. Le patient.
Cela suppose deux choses concrètes. Que la déclaration soit remise systématiquement, dans un format lisible. Que les sanctions prévues par le Code de la consommation pour défaut d’information sur l’origine soient effectivement mobilisées lorsque la chaîne triche. Le cadre existe. Il est sous-utilisé. Et la réponse du gouvernement à la question écrite du sénateur Bonnus en juin 2025 renvoie précisément à ce cadre, sans annoncer de durcissement. C’est aux acteurs de la filière d’en faire usage.
La méthode plutôt que la frontière
Je ne crois pas qu’une interdiction générale des prothèses produites hors UE soit la réponse. Elle ne tiendrait pas devant le principe de libre circulation. Elle ignorerait le fait qu’une partie de la production européenne sérieuse passe par des ateliers situés hors de nos frontières. Et elle laisserait intact le vrai sujet, qui est l’application inégale du cadre existant.
Je ne crois pas non plus que la réponse soit de stéréotyper un pays. La Chine produit des dispositifs médicaux de tous niveaux, comme la France produit des laboratoires de tous niveaux. Réduire un débat de méthode à une cible-pays nous rendrait collectivement plus faibles, parce que cela détournerait l’attention des vrais leviers : contrôle effectif à l’importation, information du patient, formalisation des chaînes de responsabilité dans les structures employeuses, possibilité pour le praticien de refuser un sourcing dont il ne répond pas cliniquement.
Je crois à la méthode. Documenter ce qu’on fait. Documenter ce qu’on sous-traite. Documenter pour qui. Documenter avec quelle vérification de conformité. Remettre cette documentation au patient. Et faire de ce passeport prothétique non pas une formalité administrative de plus, mais le marqueur d’une chaîne de soin qui assume ses choix. Si une structure de soin choisit un fournisseur hors UE, qu’elle l’assume devant le patient. Et réciproquement.
Le métier de prothésiste dentaire ne se sauvera pas en demandant au gouvernement de fermer une frontière. Il se sauvera en rendant visible, lisible, opposable ce qui se passe entre l’empreinte et la pose. C’est plus exigeant qu’un slogan. C’est, pour l’un de nos plus vieux métiers de précision, le seul terrain où il peut encore défendre sa valeur.
Quand un patient s’asseoit sur le fauteuil, il ne pose pas une question d’origine. Il pose, sans le dire toujours, une question de confiance. La filière est en train de découvrir, dans la douleur, qu’elle ne pourra plus très longtemps répondre à cette question par des certitudes implicites. Il va falloir écrire les réponses. Et les remettre à ceux qu’elles concernent.
Le sourire ne se traite pas par quota. Il se traite par méthode.
Déclaration d’intérêt : Robin VIALA, auteur de cette tribune, est prothésiste dentaire de formation et dirige le cabinet de conseil KAIROPSE, dont des laboratoires de prothèse dentaire français et des structures de soin peuvent figurer parmi les clients. Cette tribune complète l’analyse factuelle du reportage TF1 et de l’affaire de Nantes publiée par KAIROPSE le 17 mai 2026.
- TF1, « Prothèses dentaires : bientôt toutes chinoises ? », reportage diffusé en mai 2026 (tf1info.fr).
- Sénat, réponse du gouvernement à la question écrite n° 22218 de Michel Bonnus sur l’importation de prothèses dentaires depuis les pays asiatiques, 12 juin 2025.
- UNPPD, « La prothèse dentaire en débat pour le projet de loi de finances 2026 », 25 novembre 2025.
- DGCCRF, enquête « Prothèses dentaires, une information du consommateur à améliorer », rapport 2023 publié en 2024.
- Décret n° 2015-1171 du 22 septembre 2015 relatif à l’information à délivrer à la personne concernée préalablement à un acte avec pose d’un dispositif médical implantable.
- UNPPD, édito « Sourire Made in France : défendre une idée sans ignorer la réalité », 28 avril 2026.