« Lutter pour, plutôt que de lutter contre. » Le 2 avril 2026, sur la scène du Hall principal du Dental Forum, Sébastien Milliasseau et Arthur Zarakolu déploient une stratégie qui rompt avec le combat politique frontal : une marque collective portée par les patients, sur le modèle des restaurants de qualité.
La salle de Conférences du parc floral de Vincennes est moins remplie que pour les sujets techniques de la matinée. « Pour un sujet comme celui-là, c'est pas assez rempli », glisse Sébastien Milliasseau dès l'ouverture. Il est 14 h 15, le thème affiché est « Je choisis le sourire Made in France ». Ce qui suit n'est ni un discours militant ni une plaidoirie politique. C'est l'exposé méthodique d'une stratégie de filière construite pendant six ans, qui décide de ne pas mener la guerre commerciale — et de la déplacer ailleurs.
Un mouvement à six ans d'existence, porté par trois organisations
Sébastien Milliasseau est Meilleur Ouvrier de France en prothèse dentaire depuis 2015. Arthur Zarakolu, son associé, dirige avec lui le laboratoire AZM, boulevard Voltaire dans le 11e arrondissement de Paris. L'un est président, l'autre vice-président d'un mouvement lancé le 7 décembre 2020 par trois organisations professionnelles : l'Union nationale patronale des prothésistes dentaires (UNPPD), l'Association Perspectives dentaires (APD) et Smile Reference, qui rassemble les Meilleurs Ouvriers de France de la spécialité.
La genèse est rappelée d'emblée : ce n'est pas un projet d'entreprise privée mais une initiative interprofessionnelle, financée au démarrage par 10 000 euros mis sur la table par l'UNPPD et l'APD — pas par les MOF eux-mêmes. Quelques minutes avant la conférence, Laurent Munerot, président de l'UNPPD, est intervenu sur scène pour rappeler les chiffres d'un secteur qui craque : 800 entreprises perdues en deux ans sur 3 800, 3 000 salariés sur 18 000, et un modèle concurrentiel déformé par des laboratoires importateurs dont le chiffre d'affaires a doublé sur la même période. « Soit je deviens importateur, soit j'arrête ce métier », résume-t-il. C'est sur cette tonalité que Milliasseau prend le micro.
Déplacer le combat vers le patient
La première décision stratégique du mouvement tient dans une question. « On comprend tous l'énervement, embraye Milliasseau après l'intervention Munerot. Mais une fois qu'on a passé le cap de l'émotion, qu'est-ce qu'on en fait ? On attend que Laurent, l'UNPPD, l'APD, que tous les gens qui mouillent le maillot le fassent pour nous, ou possiblement on a peut-être nous aussi un rôle à jouer. »
Le pari est de créer un espace distinct du combat syndical. Les revendications fiscales et réglementaires — fin de l'exonération de TVA sur les prothèses importées, remboursement différencié, intervention au Sénat le 27 novembre 2025 — restent du ressort de l'UNPPD et de ses deux amendements portés au projet de loi de finances pour 2026. Le mouvement, lui, choisit un autre angle.
« Une communication positive, lutter pour plutôt que de lutter contre, ça peut avoir un intérêt. Dire le chinois c'est pas bien ou le je sais pas quoi c'est pas bien, OK, vous allez râler sur les réseaux, ça va faire peut-être deux trois commentaires, mais on va passer à autre chose. »Sébastien Milliasseau, Dental Forum 2026, 2 avril 2026.
Arthur Zarakolu prolonge sur le fond de la doctrine : « On est le métier de l'ombre, et tout ce qu'on fait au quotidien, on doit faire de manière que ce soit invisible en bouche. L'idée était d'arriver à parler au patient pour que lui puisse justement poser la question de dire qu'est-ce que vous mettez en bouche, d'où ça vient. Parce que le patient lui-même aujourd'hui n'est pas au courant. » Le levier est mécanique : si le patient demande à son praticien, une fois par jour ou une fois par semaine, l'origine de la pièce qu'il s'apprête à se faire poser, l'obligation légale d'information — pourtant inscrite dans le code de la santé publique — bascule de la lettre à la pratique. La logique recoupe celle de l'asymétrie réglementaire exposée par le récent reportage TF1 sur les imports de couronnes asiatiques : les textes existent, la pratique de terrain ne suit pas, et le mouvement parie sur la demande patient pour combler l'écart.
Pour étayer le pari, le mouvement s'appuie sur un sondage YouGov commandé au lancement de l'initiative en 2020, sur un panel de 460 000 personnes vivant en France. Zarakolu en rappelle les chiffres en séance : la demande latente existe, l'offre d'information ne répond pas.
Une appellation, pas un label
La deuxième décision structurante est juridique et opérationnelle. « L'origine du laboratoire, ce n'est pas un label, c'est une appellation. Donc n'attendez pas qu'il y ait des audits », pose Milliasseau. La distinction n'est pas anodine : un label suppose une certification indépendante, des contrôles récurrents, un coût d'entrée élevé. Une appellation, au sens choisi par le mouvement, repose sur une charte d'engagement, l'inscription sur un annuaire en ligne et un système déclaré — vérifié ensuite par la communauté elle-même.
« On peut pas garantir 100 %. Mais déjà, si on garantit 90 %, qui d'autre fait ça ? C'est le TripAdvisor. C'est déjà très bien », assume le président. L'analogie avec un agrégateur d'avis grand public n'est pas neutre. Elle assume une logique de communauté auto-régulée qui évite l'écueil du label premium : tarifs prohibitifs pour les petites structures, lourdeur administrative qui décourage l'adhésion. La sous-traitance reste autorisée : « Nous, on sous-traite nos châssis métalliques dans un autre laboratoire parisien, ça marche, pas de souci. »
Le modèle des restaurants de qualité
La filiation revendiquée est explicite. « À la création du mouvement, j'ai eu la chance d'arriver à l'assemblée générale du Collège culinaire de France, raconte Milliasseau. Les plus grands cuisiniers de France ont fait un mouvement militant avec une appellation, les restaurants de qualité. » Le Collège culinaire, fondé en 2011 par Alain Ducasse, Joël Robuchon et un cercle de chefs auquel s'est associé Paul Bocuse, a créé l'appellation « Restaurant de qualité » le 8 avril 2013. Pas une certification d'État, mais une charte portée par la profession, articulée autour de trois piliers — le produit, l'engagement, les comportements. Le mouvement compte aujourd'hui plus de 3 000 artisans reconnus, restaurants et producteurs confondus. Tout restaurant étoilé est d'office restaurant de qualité : la passerelle d'autorité est intégrée.
Trois chiffres patients, un sondage YouGov 2020
- 80 % des Français voient le Made in France comme un gage de qualité ou de sécurité en matière de prothèse dentaire.
- 74 % estiment important que le praticien les informe de l'origine de la prothèse.
- 53 % placent la qualité des matériaux devant le prix comme critère de choix.
Source : sondage YouGov commandé par l'UNPPD, l'APD et Smile Reference, panel de 460 000 résidents en France, publié au lancement du mouvement en décembre 2020. Données à lire datées.
Pour Milliasseau, la transposition vers le dentaire est presque littérale. « On fait du produit frais, maison, circuit court, et il y a les restaurants de qualité. Et puis il y a les producteurs de qualité, les agriculteurs qui font partie du mouvement. Tout ça pour dire : il y a les prothésistes, mais il peut y avoir les dentistes, il peut y avoir — on peut envisager plein de choses. » L'architecture visée est celle d'une filière écosystémique, qui intègre l'aval (les praticiens) et l'amont (les fournisseurs) autour d'une même promesse de transparence.
Refus du discours déclinologue
Là où le mouvement se distingue d'un défensisme économique classique, c'est dans son refus de l'opposition Chine-France comme grille de lecture. Milliasseau cadre : « Je choisis le sourire Made in France n'est pas le 100 % absolu français. Je choisis le sourire Made in France, c'est défendre l'artisanat français. » Le président raconte alors avoir reçu un message piquant d'un industriel apprenant que le laboratoire AZM disposait, dans son atelier parisien, de deux machines de fabrication chinoises. « Quelle est la différence entre la machine droite et la machine de gauche ? Il y en a une, c'est écrit en façade qu'elle est chinoise. Et l'autre, c'est écrit derrière. Et puis celle qui est écrit derrière, je l'ai payée beaucoup plus cher. »
Zarakolu prolonge avec un parallèle industriel rare dans le débat dentaire : « J'ai vu une émission il y a un mois à la télé, BYD, je pense que tout le monde connaît. Ce que je veux dire, c'est que ce combat-là, on peut pas le faire, il est perdu. Donc c'est pas notre intérêt de se battre contre ça. Il faut qu'on se batte pour notre profession et pour nous. » La posture rejoint celle développée par l'UNPPD dans son édito du 28 avril 2026, qui met en garde contre le risque d'un « discours nostalgique déconnecté des réalités économiques et technologiques ». La famille politique du Made in France dentaire assume sa propre sophistication.
Outils opérationnels et calendrier 2026
Le site internet du mouvement référence les laboratoires adhérents, accessible aux praticiens comme aux patients. Bernard Soumier, qui se présente comme membre fondateur de l'APD « il y a vingt ans », intervient depuis la salle pour rappeler la présence d'autocollants sur le stand du salon, à coller sur les boîtes de travaux livrées aux cabinets. Une intervenante propose d'apposer le logo sur la carte d'immatriculation de la prothèse, document réglementaire remis au patient après la pose. Milliasseau confirme l'intention.
L'adhésion est essentielle au modèle économique du mouvement. La présence au Salon du Made in France 2026, prévu du 12 au 15 novembre à la Porte de Versailles pour sa 14e édition, est chiffrée à 15 000 euros — financés par l'UNPPD et l'APD, comme l'avait été le ticket d'entrée initial de 10 000 euros en 2020. « Pourquoi il faut y être cette année ? Parce que ce sont les élections présidentielles l'année prochaine. Il faut utiliser ça aussi pour faire connaître et parler aux patients », anticipe Zarakolu. Le calendrier politique 2027 entre dans la stratégie du mouvement — non comme cible directe, mais comme contexte de visibilité médiatique.
Cabinets, filière et maturité à rendre lisible
En fin de conférence, un chirurgien-dentiste du Sud-Ouest prend la parole pour signaler la fragilité principale du mouvement : « Les générations de dentistes évoluent, donc le message doit passer, et peut-être plus difficile à passer avec les jeunes générations. » Zarakolu réagit : « C'est une chose très importante de créer un lien entre les deux professions. Aujourd'hui, on n'est vraiment pas là. On a besoin de vous comme vous avez besoin de nous. » Il revient sur ce qu'il considère comme un héritage problématique : « Les praticiens ont mal communiqué. Il y a dix, quinze ou vingt ans, les praticiens disaient je suis obligé de me rattraper sur la prothèse. » La phrase a contribué, selon lui, à faire du prix de la prothèse la seule variable d'ajustement du plateau technique du cabinet — logique économique qui a ouvert l'espace aux laboratoires importateurs.
La proposition du mouvement est inverse : assumer auprès du patient que le prix facturé couvre « votre diplôme, votre responsabilité, votre cabinet, votre staff, votre équipe », et faire de cette transparence un argument de loyauté. La logique de marque collective remplace l'opacité tarifaire par un récit de valeur partagé entre cabinet et laboratoire — un sujet déjà travaillé sous un autre angle, plus technique, par d'autres conférenciers du même Dental Forum 2026.
Au-delà de l'adhésion individuelle, ce que le mouvement engage est un travail d'objectivation collective. Une structure prothétique qui s'inscrit dans cette démarche s'engage à documenter ce qu'elle produit elle-même, ce qu'elle sous-traite, et à quel niveau de qualité. Pour un dirigeant de laboratoire ou de cabinet, la question n'est plus seulement de signer une charte : c'est de rendre visible, en interne et vis-à-vis du patient, la maturité réelle de sa chaîne de production. La Signature Numérique développée par KAIROPSE permet précisément cette lecture — cartographier la maturité de la structure sur ses processus, ses flux et son sourcing — sans se substituer au métier ni à la démarche d'appellation.
Un pari de filière sur le temps long
L'adhésion a été gelée plusieurs mois, le temps de créer la structure associative qui porte désormais le mouvement, et le nombre exact de laboratoires adhérents n'est pas annoncé pendant la séance. La conversion de l'engagement patient en flux de prescription mesurable reste à documenter, et la jonction avec les chirurgiens-dentistes, dont Zarakolu reconnaît qu'elle est embryonnaire, conditionne l'essor du mouvement bien plus que l'adhésion des laboratoires eux-mêmes.
Reste un pari rare dans le paysage des filières industrielles françaises sous pression : refuser le combat défensif frontal pour parier sur la construction patiente d'une marque collective. Pour Milliasseau, qui rappelle qu'il aurait pu « faire une conférence sur ses travaux », l'enjeu dépasse son propre laboratoire : « Je suis pas là pour sauver mon labo, j'ai d'autres choses à faire. » La question, pour les 3 000 laboratoires français restants déjà fragilisés par la pénurie de prothésistes, est de savoir s'ils ont, eux, le temps de jouer ce jeu long.
- Conférence « Je choisis le sourire Made in France », Sébastien Milliasseau et Arthur Zarakolu, Dental Forum 2026, salle de Conférences, jeudi 2 avril 2026, 14h15-15h00. Transcription officielle.
- UNPPD, « Je choisis le sourire Made in France : l'appel est lancé », édito du 7 décembre 2020 — présentation du mouvement et chiffres YouGov.
- UNPPD, édito « Sourire Made in France : défendre une idée sans ignorer la réalité », 28 avril 2026.
- Site officiel du mouvement « Je choisis le sourire Made in France » — charte d'engagement et règlement d'utilisation.
- Laboratoire AZM, biographie de Sébastien Milliasseau, Meilleur Ouvrier de France en prothèse dentaire (2015).
- Collège culinaire de France — fondation 2011 (Ducasse, Robuchon, Bocuse), appellation « Restaurant de qualité » créée en 2013.
- MIF Expo — 14e édition du Salon du Made in France, Paris Porte de Versailles, 12-15 novembre 2026.
- UNPPD, « La prothèse dentaire en débat pour le projet de loi de finances 2026 », 25 novembre 2025.